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Les bulletins loup N° 26 et 27 viennennt de paraitre : http://nature-biodiversite.forumculture.net/t69-bulletin-loup-oncfs-mars-1998-a-septembre-2012 pourles lire "sans problème" les enregistrer puis les ouvrir sous Adobe reader X

Nature et Biodiversité tient expressément à remercier Monsieur J.C. Génot qui nous a donné son aimable autorisation pour publier cet article

 

Vivre avec le Lynx ou comment accepter le sauvage

 

En France, le lynx a été éliminé entre les XVII ème et XIX ème siècles. Réintroduit en 1983 dans les Vosges, il est revenu naturellement dans le Jura et les Alpes en provenance de Suisse. En 2006, l’effectif total est estimé a moins de deux cents animaux dans ces trois massifs montagneux. La population la plus dynamique étant celle du Jura.

Malgré l’absence de fortes oppositions comme cela est le cas pour le loup et l’ours, ce prédateur continue d’opposer les hommes :

Sa perception et son acceptation ne sont pas toujours les mêmes si l’o, est éleveur, chasseur, forestier, protecteur de la nature ou simple citoyen. En fait, le lynx est un miroir qui renvoie à chacun sa propre perception de la nature.

 

Pour vivre heureux vivons caché :

 

En Europe et en Asie, le lynx boréal (Lynx lynx) fréquente essentiellement les régions montagneuses et boisées. Si les données historiques sont rares sur le lynx, c’est parce que le félin a disparu bien avant le loup et que les hommes ne lui ont jamais accordé une place équivalente à celle des deux autres prédateurs dans leur bestiaire et dans les représentations symboliques.

En France, les populations de lynx se trouvent sur la frange Est, là ou sont concentrés les plus vastes massifs forestiers montagneux. Bien que des données proviennent des Pyrénées et du Massif Central, rien ne prouve en 2006 l’existence de populations implantées en dehors des massifs vosgiens, jurassien et alpin.

Le lynx vit en forêt à condition qu’il s’agisse de vastes massifs non fragmentés, nécessaires pour constituer une population viable.

Sa disparition est liée davantage à une persécution directe qu’à la modification du milieu, excepté quand les forêts ont régressé dans le passé. Le lynx a toujours su s’adapter aux forêts européennes actuelles. Même exploitées, le lynx peut y vivre discrètement en toute tranquillité, en dépit de la réaction de certains chasseurs qui ne le tolèrent toujours pas.

Le lynx est mimétique dans le feuillage d’été. Qui peut être sûr de l’avoir aperçu là-bas loin en lisière, alors que cela aurait pu être un chevreuil ? Il est d’ailleurs singulier qu’il soit souvent qualifié de gros chat, alors que sa stature ressemble plutôt à celle d’un un chevreuil avec des pattes très larges. En général, seules ses traces ou quelques poils accrochés aux troncs d’arbres contre lesquels il viendra se frotter, laissent deviner sa présence.

En Suisse, le territoire d’un mâle recouvre celui d’une à deux femelles. Les domaines vitaux des femelles sont de 70 à 80 km², ceux des mâles de 120 à 200 km². Le lynx abandonne sa vie de solitaire quelques jours par an pour s’accoupler avec une femelle en février ou en mars. Dix semaines plus tard, la femelle met bas un à quatre jeunes dans des abris rocheux ou sous des souches. Les jeunes resteront avec leur mère pendant dix mois. Le prélèvement estimé de soixante chevreuils par le lynx est probablement supérieur quand la mère est accompagnée de sa progéniture. C’est pendant cette période de leur vie que les juvéniles sont les plus vulnérables : ils sont exposés aux maladies, au trafic routier, à la disparition de leur mère ou du braconnage.

  

Une espèce en progression ?

 

Sur le plan légal, le lynx est protégé en France par la loi sur la protection de la nature et au niveau international par plusieurs textes que la France a ratifiés et transcrits dans son droit national. Il s’agit de la convention de Washington sur le commerce des espèces protégées (annexe II) de la convention de Berne sur les espèces protégées (annexe III) et de la directive Habitat de l’Union Européenne (annexes II et IV). L’annexe III de la convention de Berne  a fait du Lynx une espèce animale protégée que l’on peut gérée, c'est-à-dire qu’il peut être chassé selon l’état de ses populations, comme c’est le cas dans plusieurs pays européens. (Norvège, Suède, Finlande, Estonie, Lettonie, Roumanie).

 

Les populations de Bohême-Bavière, des Alpes, du Jura, des Alpes dinariques ont été réintroduites depuis les années 1970. Elles sont encore faibles et, en conséquence, très vulnérables. La population balkanique, la plus fragile d’Europe est en voie de disparition par manque de proie et à cause de l’exploitation forestière. Ailleurs, les menaces sont le braconnage, la mortalité routière et la fragmentation des habitats par le réseau routier. La distribution très fragmentée du lynx boréal en Europe de l’ouest nécessite la mise  en œuvre de mesures de gestion appropriées, comme la protection et la restauration de corridors biologiques.

Depuis les années 1950, les réintroductions ont permis le retour du lynx  dans de nombreux pays d’Europe occidentale grâce aux prélèvements dans les « réservoirs »  des pays de l’Est. Mais l’évolution économique de ces derniers  vers le même type de développement qu’à l’Ouest risque à terme de menacer certaines de leurs populations. S’il y a une progression du félin en Europe, elle n’en reste pas moins fragile : la viabilité des populations réintroduites n’est pas assurée a terme et les vastes noyaux d’Europe du Nord et de Russie ne sont pas à l’abri de dangers comme la fragmentation des territoires  par les routes ou l’élimination des lynx par les hommes dont la capacité de tolérance  vis-à-vis des prédateurs est variable. En France le lynx progresse incontestablement malgré les obstacles naturels et anthropiques. Il occupe maintenant une surface de 15 000 km² sur les trois massifs montagneux de l’est de la France avec une population estimée par l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage de 30 à 40 lynx dans le massif vosgien, 85 à 100 dans le massif jurassien et de 20 à 40 dans le massif alpin.

 

 

Le Lynx et les chasseurs

 

Les chasseurs du massif vosgien voient le lynx comme un concurrent et restent hostiles au lynx, les cas de braconnage encore récents sont là pour en attester. Il faudra plus de temps pour que le monde la chasse accepte ce prédateur. Une rapide comparaison entre les pratiques de chasse et certains comportements des chasseurs en Alsace et dans le Jura permet de comprendre ce qui peut conditionner le braconnage. En Alsace, les raisons qui favorisent le braconnage potentiel sont diverses : sentiment de des chasseurs d’être « propriétaires » des ongulés sauvages ce qui les conduit a considérer le lynx comme un concurrent ; enjeux financiers importants ; mode de chasse à l’affût ou à l’approche par un tireur isolé, aux meilleures heures d’activité du lynx (au crépuscule), aux meilleurs emplacements (lisières) et aux saisons ou les portées de jeunes sont le plus vulnérables (en été quand les femelles chassent pour leurs jeunes). Dans le Jura, les mêmes raisons expliquent que le braconnage y soit moins développé : les chasseurs se sentent moins « propriétaires du gibier » ; les enjeux financiers sont moindre et le mode de chasse en battue fait hésiter le chasseur à tirer sur un lynx par crainte d’éventuels témoins.

Les chasseurs du massif jurassien sont plus tolérants vis-à-vis du lynx, mais cette situation est néanmoins en train d’évoluer à cause de la diminution des effectifs de chevreuils dans le département du Jura que la plupart des chasseurs attribue au lynx, même si cet ongulé diminue dans d’autres départements est absent. L’apparition d’une chasse à l’affût pour le chevreuil est à terme pour le cerf, en phase de colonisation dans le Jura risque d’accroître la probabilité de braconnage. Enfin l’arrivée attendue du loup dans le Jura pourrait également bouleverser ce fragile équilibre.

 

Le Lynx et les éleveurs    

 

Comment est-on passé de la poussée des attaques de 1988 avec 201 moutons tués dans le massif jurassien, dont 150 dans l’Ain, à 73 victimes en 2005 dans le massif, dont 46 dans l’Ain ? Et surtout comment est-on passé de la réaction virulente des éleveurs en 1988, exprimée lors de la manifestation de Bourg-en-Bresse, avec le cadavre d’un lynx abattu puis déposé devant la sous-préfecture de Belley (Ain), à une relative tolérance aujourd’hui. Le lynx continue néanmoins de s’en prendre aux moutons, même si le nombre d’attaques chute de 2002 à 2004 passant de 16 à 5, avec des indemnisations variant de 5000 à 10 000 € par an.

L’effet psychologique du tir du lynx, le fait que les attaques concernent des petits exploitants et un certain réalisme des éleveurs face à la présence du lynx ont finalement mené à l’apaisement. La possibilité d’aides pour l’achat de chiens de protection, dans le cadre de contrats d’agriculture durable, pourraient encore améliorer la situation. Mais ces mesures risquent de ne s’appliquer qu’aux exploitations importantes, les petits troupeaux étant menacés de disparition. Aujourd’hui très peu d’éleveurs utilisent des chiens de protection. Cette acceptation du lynx par les éleveurs jurassiens est acquise tans que sa population n’augmente pas. Dans le futur, il faudra conditionner les aides aux éleveurs en zone enclavée en forêt et à l’adoption de mesures de protection contre les attaques.

En 2004, les quatre attaques sur le cheptel domestique dans le massif vosgien ne sont pas comparables aux soixante recensées dans celui du Jura (de 1989 à 1999, le massif jurassien représente 95 % des cas de prédation signalés). Ce faible nombre dans les Vosges est probablement dû au fait que tous les animaux domestiques tués ne sont pas déclarés. Si aucune crise du lynx n’a éclaté  dans les Vosges depuis sa réintroduction, il ne faut  pas pour autant minimiser l’hostilité du monde agricole.

 

Le Lynx et les protecteurs de la nature

 

Peu d’associations de protection de la nature font du lynx leur cheval de bataille. En pointe depuis la réintroduction du lynx dans le massif vosgien, ALSACE NATURE continue aujourd’hui son travail de sensibilisation et de défense du félin. Au niveau national, après avoir soutenu activement sa réintroduction dans les Vosges le  WWF France n’a plus d’action d’envergure relative au lynx. Il soutient FERUS association née de la fusion du GROUPE LOUP FRANCE et d’ARTUS, cette dernière naguère spécialisée sur l’ours. FERUS reçoit des financements permettant d’aider les bergers à protéger leurs troupeaux, mais cela ne concerne que les zones à loup et non celles du lynx. Comme le WWF FRANCE, FERUS est plus préoccupé par le loup et l’ours que le lynx, actualité oblige, même si l’un de ses buts est « de favoriser le retour et le maintien des populations de lynx ». Sa revue périodique La Gazette des prédateurs, sous titrées « Le magazine du loup, de l’ours et du lynx » indique un ordre de préséance correspondant bien à la priorité accordée à chacun des prédateurs.

 

Un naturaliste mérite une mention particulière il s’agit de Loïc Coat. Ce dernier s’est donné les moyens de vivre dans l’intimité du lynx pour le filmer devenant ainsi le meilleur spécialiste de son comportement en pleine nature. Scientifique de formation, « vidéaste de la nature » selon son expression, Loïc Coat a opté pour une vie libre de coureur des bois des temps modernes, loin de l’agitation médiatique. Il a tourné différents films, dont Vivre Lynx dans le Jura (52 mn) et Le Lynx et l’Agneau (26mn), chacun ayant nécessité trois ans de travail intensif. Après des milliers d’heures d’affût entre 1996 et 2003, il a observé le félin plus de cent fois, dont trois fois au maximum dans une seule journée. Avec ses films, le cinéaste réussit son pari de sensibiliser le public, quel qu’il soit, à la conservation de l’animal sans avoir de parti pris militant. Il peut être le seul pour qui l’expression « vivre avec le lynx » a eu un véritable sens.

   

 

Le Lynx et l’opinion publique

 

Un sondage de l’Institut Regio Scan, réalisé après le dernier acte de braconnage de décembre 2003 dans le massif vosgien, indique que 79 % des personnes sont favorables à la réintroduction du lynx. Dans ce même sondage, 78 % des gens sont opposés à sa disparition dans le massif vosgien. Certains esprits chagrins estiment que cette opinion alsacienne exprime essentiellement l’avis des urbains, et non celle des ruraux, plutôt défavorables. Mais l’opposition n’est pas aussi nette entre ruraux et urbains, la population rurale ayant évoluée. De nombreux chasseurs viennent des villes et les agriculteurs industriels n’ont plus grand-chose à voir avec les petits agriculteurs des zones défavorisées, lesquels sont les plus concernés par le retour des prédateurs. L’espace rural s’est urbanisé et les « rurbains » ont amenés avec eux d’autres attentes et d’autres perceptions culturelles que la vision utilitariste de l’agriculteur et du chasseur. Le temps des campagnes reculées sans ouverture sur l’extérieur est terminé à l’heure des médias mondialisés et du tourisme vert. Les différences s’estompent entre ville et campagne. En Suisse, un sondage effectué par le WWF SUISSE montre que 84 % des citoyens sont favorables au lynx, autant à la ville qu’à la campagne. Toutefois en dehors des acteurs qui s’expriment clairement sur le lynx, chasseurs, éleveurs et protecteurs de la nature, la majorité de la population de prend pas position par manque d’intérêt et d’informations.

Davis Ferreira-Koch, auteur d’une étude ethnologique menée en 1995 et 1996 dans les Vosges du nord, montre que la plupart des chasseurs et éleveurs considèrent le lynx comme un prédateur insatiable et irrespectueux, un rival déloyal, un animal nuisible ; le public quant à lui, a un avis ambigu : on est à la fois attiré par sa beauté et par la crainte de ce gros chat qui pourrait être dangereux. Pour contrebalancer l’image de la bête nuisible certains des protecteurs du lynx ont parfois tendance à l’idéaliser pour en faire un gros chat inoffensif plutôt qu’in prédateur sauvage. Finalement chacun considère le lynx non pas comme il est, mais tel qu’il souhaite le voir : un tueur de chevreuil pour le chasseur, un destructeur de mouton pour l’éleveur, un magnifique félin pour l’ami des animaux, un symbole de la vie sauvage pour le protecteur de la nature. Toutefois ces représentations ne sont pas toujours aussi stéréotypées.

 

 

Accepter le sauvage ?

  

L’enjeu est d’intéresser le grand public au sort du lynx. C’est en effet un sujet d’intérêt général. Sa disparition ou son maintien est un cas concret de protection de la diversité biologique. Concept majeur que l’humanité se doit de prendre en compte autant pour sa propre survie que pour sa dignité. Vivre ou sans le lynx revient en fait à se demander quelle nature nous voulons et quel degré de « sauvage » nous sommes prêt à accepter  dans notre société de « contrôleur en chef ». Cela rejoint la réflexion de l’artiste suisse Robert Hainard selon lequel : « Le degré de civilisation de mesure à la quantité de nature sauvage que l’homme aura réussi à préserver ». Si l’on est capable de vivre avec un prédateur comme le lynx –c’est aussi valable l’ours et le loup- cela signifie qu’il est un indicateur de la faculté humaine a être moins totalitaire dans la domination de la nature. La part de liberté laissée aux grands prédateurs reflétera notre capacité à accepter la nature telle qu’elle doit être, sauvage et non contrôlée. Il faut que pour cela nous changions de valeur et adoptions une éthique de la nature fondée sur le respect. « Un tel déplacement de valeurs peut s’opérer en réévaluant ce qui est artificiel, domestique et confiné à l’aune de ce qui est naturel sauvage et libre » disait Aldo Léopold, forestier américain fondateur de l’écologie profonde.

Le sort du lynx est aux mains de scientifiques et de techniciens qui l’étudient et gèrent son impact sur les activités humaines. En dépit de cet accaparement par les spécialistes le lynx est un sujet qui concerne néanmoins chaque citoyen car sa présence peut impliquer des contraintes pour la société. Pour savoir si ces contraintes sont bien acceptées, un débat public est indispensable. La survie du lynx à l’état sauvage implique notamment que les massifs forestiers où il vit soient gérés en conséquence. Le lynx devient ainsi un élément de l’aménagement du territoire, sa présence ayant une influence en matière de transport, d’économie rurale, de tourisme et d’urbanisation.

 

Jean-Claude Génot