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 Le loup selon Robert Hainard

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Ugatza
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MessageSujet: Le loup selon Robert Hainard   Lun 12 Juin 2006 - 10:06

Extrait de son livre 'Le guide des mammifères sauvages d'Europe (Delachaux et Niestlé)
Citation :
Le loup est un élément essentiel de notre faune originelle.
C'est aussi une figure de premier plan de notre monde imaginaire, et pour cela même, nous ris¬quons de ne jamais connaître sa vraie vie. Dès qu'il s'agit de cet animal fabuleux, l'imagination s'excite jusqu'à l'hallucination.

Le charretier qui amène à notre affût un mouton qui doit servir d'appât, tire au retour un loup au clair de lune. Le lendemain, on doit bien convenir, aux traces, que c'était un renard. Le narrateur, ensuite, déforme, invente. En février 1956, je passai trois jours à Bialowieza, avec les gardes des bisons. Après quoi mon interprète vint me reprendre en traîneau.
«Le Blanc-Russien qui nous conduit, dit-il, vient de me raconter qu'il y a une semaine, ici même, un homme, une femme et un enfant, en traîneau, furent à la fin d'un après-midi poursuivis par une bande de loups. L'homme voulait que la femme jetât, pour gagner du temps, l'enfant aux loups. Elle s'y refusa. Mais, à une secousse, la femme et l'enfant tombèrent du traîneau. Les loups passèrent par-dessus eux, rattrapèrent et dévorèrent l'homme et le cheval». Très impressionné, car je cherchais depuis longtemps un témoignage récent et immédiat sur une attaque d'hommes par les loups, je m'informai dès mon arrivée à l'administration du parc national, de la véracité de ce récit.
Le directeur, comme la zoologiste attachée au parc, m'affirmèrent qu'il était totalement imaginaire.

D'ailleurs, les animaux ont tous, à quelque degré, cet empire sur notre imagination, preuve de la place qu'ils tiennent dans notre vie instinctive.

Permettez-moi de citer deux menus faits, qui me mettent en cause immédiatement. Lors d'une de mes expositions, se présenta la fille d'un caporal de ma compagnie. «N'est-ce pas dit-elle, que lors de la mobilisation, vous n'aviez une fois rien à manger. Vous êtes sorti alors, et rentré avec un renard». Or s'il m'est arrivé plusieurs fois de rentrer au cantonnement avec un croquis de renard, je n'en ai jamais tué de ma vie. On me rappela, une autre fois, que j'avais écorché une belette écrasée par une charrette et envoyé sa peau au musée. Rien ne motive un tel récit, et pourtant il m'est rapporté par un licencié en sciences naturelles, la chose aurait été vue par son père, docteur en médecine dentaire. Un professeur au Collège de Genève a raconté à ses élèves que j'étais resté trois semaines dans une isba, assiégé par les loups. La seule chose qui ressemble à cela, c'est que je suis resté six semaines en Yougoslavie à chercher et guetter des loups sans en voir.

Aussi lorsqu'on me dit: «Vous n'avez donc pas lu que les loups ont mangé un facteur dans les Abruzzes», je ne prends pas le train tout de suite.

Presque chaque hiver, on annonce qu'en Laponie, un village a été assiégé par les loups, et délivré par les mitrailleuses des avions. Cela amuse beaucoup les naturalistes suédois, qui estiment le nombre des loups pour l'immense Laponie, à une dizaine (25 pour toute la Suède, en 1945).

J'ai entendu maints récits de véritables batailles lors de la dernière guerre, entre les partisans yougoslaves et des bandes de loups, et sur les courriers dont on ne retrouvait que les bottes. Bien que je les tienne parfois de l'homme même qui maniait alors la mitrailleuse contre la horde déchaînée, je ne sais qu'en penser. De même du récit, par un journaliste qui y était, du train bloqué par les neiges à Gevgelia, à la frontière de la Macédoine yougoslave et de la Grèce, cerné par les loups sur qui tiraient les employés du train.

L'avocat qui dirigea mes investigations sur les loups en Banat, possède une grande collection de journaux de chasse austro-hongrois du début du siècle. Il n'a malheureusement pas pu me retrouver l'article, mais m'a raconté qu'un de ces journaux avait envoyé un enquêteur sur place chaque fois qu'un cas d'attaque d'êtres humains par les loups était signalé.
Sur cent cas, 99 se révélèrent faux, le centième concernait un homme ivre-mort. D'ailleurs un tel ivrogne a aussi eu les pieds rongés par les rats dans un village proche de celui que j'habite.

Dans la haine de l'homme pour le loup, quelle part revient à des causes objectives (les dégâts au petit bétail, à la volaille, pour le moins, ne font pas de doute), quelle part à une antipathie innée, semblable à celle qui oppose telles espèces animales parfois justement très proches, empiétant mutuellement sur leur champ d'action? Je n'en saurai peut-être jamais rien, malgré mon désir de connaître le loup, tant du point de vue plastique qu'écologique. Lorsque la mort d'un animal est récompensée d'une somme équivalant au double du gain d'un bûcheron pour un mois (Yougoslavie), lorsqu'il ne se maintient qu'en échappant, malgré un tel appât, à des hommes qui connaissent le pays depuis trente ou quarante ans et passent leur vie en forêt (il faut encore noter que le nombre des loups tirés est infime par rapport à ceux que détruit le poison), l'observateur qui vient pour quelques semaines ne devrait-il pas être sorcier pour réussir une étude quelque peu suivie?

Je conserve, dans ce texte, la plupart des faits que j'avais collationnés. Ils montrent au moins l'idée, juste ou fausse, qu'on peut se faire du loup selon les écrits les plus sérieux. J'y joindrai l'image assez opposée que présentent certaines études récentes (celles dont la langue m'est accessible). Enfin, l'affût de l'ours m'a valu, deux fois, des observations de longue durée à courte distance.

D'ailleurs mes observations, si rares, ont souvent été significatives, tandis qu'on peut cent fois voir courir ou brouter un lièvre sans voir plus qu'un lièvre qui court ou broute.

Jusqu'au début du XIXe siècle, les documents sont (Thévenin) «une longue suite de plaintes et d'aveux d'impuissance». Les guerres, les famines, les grands froids ont exaspéré la férocité des loups et semblent leur avoir donné le goût de la chair humaine. Ainsi, lors des guerres des Armagnacs, en 1422, entre autres méfaits en plein Paris, les loups «en la darraine sepmaine de Septembre estran¬glèrent et mangèrent quatorze personnes, que grans que petits entre Montmartre et la porte Saint-Anthoine, que dedans les vignes, que dedans les marais». Sous Louis XIII, 300 personnes furent tuées en 4 ou 5 ans.
C'est peu, comparé aux accidents de la circulation actuelle, c'est tout de même considérable.

La plus sinistre histoire de loup, celle de la Bête du Gévaudan, qui dévora en trois ans au moins une centaine de personnes, presque toutes femmes et enfants, dans les Cévennes et le sud de l'Auvergne, et contre laquelle fut levé un régiment de dra¬gons, se passe de 1764 à 1767. Ces méfaits cessèrent après la mort d'un loup de 130 livres puis reprirent jusqu'à la mort d'un deuxième loup. Bien des traits de cette histoire sont obscurs et font présumer qu'il ne s'agissait pas que d'un loup mais peut-être d'autres animaux (lynx?) et probablement de quelque fou sadique, profitant de l'ignorance, de la terreur, de la superstition générale. D'autres terribles histoires sont celles des loups enragés, dont l'un, le 19 décembre 1839, dans le canton de Saint-Germain de l'Herm (Puy-de-Dôme), mordit de midi à 16 ou 17 h, 18 personnes, dont aucune ne mourut de ses blessures, mais dont 12 périrent, dans un délai d'un à six mois, de la terrible maladie, alors incurable. Il mordit en outre 60 boeufs, vaches ou chèvres.

Tels sont, parmi cent autres, les témoignages de l'histoire sur les loups.


M. Maurice Kuès, qui fut onze ans en Russie comme précepteur des enfants de Tolstoï, me raconte qu'on voyait souvent des loups le soir; qu'il rencontra au détour d'un bois une louve et deux louveteaux qui ne parurent nullement agressifs ni très effrayés, qu'il en vit également d'assez loin en circulant en traîneau. Il me dit encore que les loups ne paraissaient pas inquiéter beaucoup les paysans qui s'amusent à hurler pour les faire répondre (G. Phoebus dit: «et s'il ne peut savoir s'il y a ou non des loups, puisqu'ils n'auront point mangé, il doit les appeler et hurler à la manière d'un chien qui se plaint, car le loup chante et hurle de cette façon-là; s'il y a des loups dans le buisson, ils lui répondront les uns ou les autres»).
En Russie toujours, d'après M. Kuès, ils prennent souvent dans les villages les chiens et la volaille, rarement les moutons. M. Kuès n'a jamais entendu parler de gens dévorés, ni de grandes bandes de loups, et skia beaucoup dans les forêts et alentours sans en apercevoir. Il faut noter que tout cela se passait près de vastes forêts très giboyeuses et pleines de lièvres. La chasse au loup s'y faisait beaucoup avec les lévriers; on les prenait vivants, on les amenait dans les cours des maisons, on les tuait... ou on les relâchait. Ce dernier fait, s'il ne dénote pas une grande aversion pour les loups, n'est sans doute pas très probant.

Il se peut bien qu'un grand seigneur russe se soucie plus de sa chasse que des intérêts des paysans.

On a accusé les lieutenants de louveterie français de protéger la reproduction du loup, préférant le voir succomber devant leur meute plutôt que de voir la portée périr sans gloire, sous le bâton d'un paysan. «La chasse au loup», dit le baron Le Couteulx de Canteleu, «c'est la plus belle de toutes les chasses. C'est la chasse française par excellence, c'est la chasse de la vieille vénerie».

Il faut aussi se représenter l'état de populations peu organisées, n'ayant pas le droit de posséder des armes à feu. De toute façon, les loups anthropophages ont toujours été une exception. Très généralement, le loup craint l'homme.
Il y a moins d'une centaine d'années, bien souvent, les bergères du Bas-Berry, lorsque le loup saisissait un mouton, retenaient la victime par une patte et mettaient l'agresseur en fuite à coups de trique ou de sabots. Un pistolet chargé seulement à poudre remplissait encore mieux cet office (Rollinat). «On cite à peine, dans le siècle actuel, écrivait Tschudi vers 1850, un loup ayant attaqué l'homme. Il fuit plutôt et se montre très lâche quand la faim ne le rend pas furieux ou que des blessures graves ne le forcent pas à se défendre». Pris, le loup est démoralisé et se défend à peine.

On peut finalement douter que des loups aient jamais mangé des hommes, malgré tous les récits anciens. Je me suis demandé si les champs de bataille de la guerre de Cent Ans n'avaient pas habitué les loups à la chair humaine mais je viens d'entendre un récit de la guerre de partisans yougoslaves où à Zelengora en juin 1943 des partisans encerclés avec de nombreux civils, ont réussi à se frayer un passage en abandonnant de nombreux morts sans sépulture.
Le courrier partisan qui passa par là quelques temps plus tard trouva les morts attaqués par les renards, les ours, les blaireaux. Les traces de loups res¬taient toutes à une certaine distance. Les registres paroissiaux de la France des XVIIe et XVIIIe siècles mentionnent des enfants dévorés par les loups et pourtant, le gouvernement canadien a institué une prime pour celui qui apporterait la preuve d'une attaque d'un être humain. Elle n'a jamais été touchée. C'en est à se demander si l'on n'a pas mis au compte des loups d'obscures affaires d'infanticides.

Une certaine protection du loup avait été instituée en Espagne. Le cas d'un enfant dévoré a fait rapporter ces mesures. Il semble bien que les faits se sont pas¬sés en un lieu où les propriétaires d'un élevage industriel de volaille avaient pris l'habitude, contre le règlement, de jeter les bêtes crevées par dessus la clôture. Chiens, renards, loups avaient l'habitude de faire la tournée. Le meurtre de l'enfant pourrait aussi bien être attribué aux chiens, bien plus dangereux que les loups car ils n'ont pas la crainte de l'homme. D'autant que beaucoup d'émigrants ont abandonné leurs chiens.

Robert Hainard était avant tout un artiste. "Peintre" et sculpteur, il a inventé une technique graphique (à base de gravure de plaques d'impression) bien à lui.
Ses sujets favoris se trouvaient dans la nature et il a passé une grande partie de sa vie à "courir" les bois et les champs, les montagnes surtout la nuit, pour observer la faune.
Il réflèchissait à la philosophie de la protection de la nature et a écrit de passionnants ouvrages comme "Le miracle d'être" ou "Le guetteur de lune"...
Un type extraordinaire.

_________________
A quoi ça sert un ours?
Et toi, à quoi sers-tu? Tu existes, c'est tout et c'est déjà prodigieux.
Et bien, c'est la même chose pour l'ours. C'est un être vivant, cela suffit.
Claude Dendaletche
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